Je l’ai écrit dès le départ, je souhaite éviter les aéroports. C’est difficile, en particulier dans les Grandes Caraïbes. Il n’y a aucun ferry qui circule, très peu d’échanges entre toutes ces îles voisines. Il y a un sentiment concret d’être otage, avec la mer tout autour. Les billets d’avion sont chers, et c’est parfois très compliqué de partir. La liberté y est encore plus bornée.

En tout cas, passage obligé par les aéroports. J’ai beaucoup de mal avec ces lieux « pratiques »… Ils sont gris et froids, les seules couleurs viennent des panneaux publicitaires, quelques scènes bucoliques vantant les mérites du pays, tout n’est que publicité, et luxe et drogues légales, et artisanat industriel. Y a-t-il des gens heureux dans les aéroports ? Il y a beaucoup de businessmen. Et de travailleurs. Des gens heureux de se retrouver, heureux de partir ? Oui, bien sûr. Néanmoins, avec l’ambiance de sécurité qui règne, ce n’est pas trop le lieu des effusions. Une certaine gravité est de circonstance, c’est mieux s’il ne se passe rien. Ça grouille feutré-ment, avec l’air conditionné qui ronronne et la rumeur des avions.

Sur l'océan se croisent un cargo, un ferry et un voilier

Les croisements de routes ont toujours été le lieu où les échoppes fleurissent. On démultiplie le nombre de clients potentiels. En plus, là, c’est dé-ta-xé ! Les aéroports sont des centres commerciaux, avec encore moins de fantaisie. Des petites villes sans habitat où les lieux de prière sont indistincts et discrets. Et on attend. (Une pensée pour Mr Snowden). Rien n’est laissé au hasard, on n’a guère besoin d’utiliser son cerveau, on peut juste consommer, on est fiché, suivi, dirigé, encadré, contrôlé. Fouillé. Viendra un jour où il faudra passer par des douches désinfectantes. Il faudra bien combattre les virus. Les aéroports sont comme des bulles, des sas, où tout ce qui vient du dehors est filtré. Du tube de dentifrice aux talons des chaussures.

Couple de danseurs cubains d'un âge certain, La Havane CubaPour sortir de Cuba et rejoindre la Jamaïque, je suis passée par les îles Caïman. Sans doute parce que c’est une route peu fréquentée, l’avion partait du terminal 2 de l’aéroport de La Havane. Il est plutôt réservé aux Cubains : c’est là que sont les vols directs pour Miami. Je n’en ai pas trouvés sur le net, il n’y a que les transferts apparemment. Pourtant, ce jour-là il y avait bien une vingtaine de vols, dans les deux sens, annoncée pour la journée, avec la Compagnie nationale, Cubana Aviacion, et aussi avec American Airlines. Embargo ? En fait Obama a levé les interdictions en janvier 2011, les compagnies étasuniennes peuvent ouvrir des lignes avec Cuba et les citoyens voyager vers Cuba (http://www.theguardian.com/world/2011/jan/15/barack-obama-us-embargo-cuba). Du coup les Cubains vont et viennent, et ceux qui (re)viennent sont chargés d’écrans plats, d’électroménagers, de sacs de vêtements. L’ambiance est très populaire, avec les échoppes de rues juste derrière les grilles du parking. Le terminal est seulement une grande salle, avec les inévitables « rent a car » et bureaux de change, et un duty free réduit à sa plus simple expression. Dehors, une foule nombreuse, familiale et bruyante, attend à l’ombre d’un grand préau. Dedans, la sécurité, l’enregistrement et les contrôles sont comme ailleurs.

chanteur cubain de rueDirection les Caïmans, 48 minutes de vol. C’est un Territoire d’outre-mer du Royaume-Uni. Et un paradis fiscal, comme beaucoup de territoires d’outre-mer britanniques. Ce sont trois petites petites îles, avec 50 000 habitants, la plus importante (197 km2) est un peu plus grande que Marie Galante, les deux autres réunies sont à peine plus grande que notre île de Ré. Apparemment pas mal de Jamaïcains y travaillent. Depuis que les Anglais les ont obtenues des Espagnols, en 1670 – à peu près deux siècles après leur découverte par Colomb, elles ont toutes été très liées jusqu’à ce que la Jamaïque ait son indépendance en 1962. Aux Caïmans, la Reine Elizabeth II d’Angleterre est le chef de l’État, même si elle n’a aucune fonction. Ça a longtemps été un repère de brigands : déserteurs, réfugiés de l’Inquisition, marins perdus. L’esclavage a été aboli en 1834 avec une population de 950 esclaves pour 116 familles. Je n’ai vu la foule qu’à l’aéroport, très black, je n’ai pas vu du côté des banques. J’ai aperçu de l’avion toute une partie de l’île avec des propriétés alignées le long de canaux, avec le bateau au bout du jardin et les voitures devant. Ça a l’air propret.

cargo chargé de piles de conteneurs sous les grues de Gibraltar

Les paradis fiscaux, ce serait 35% des flux financiers et 55% du commerce international ; ici, Gibraltar, un autre territoire d’outre-mer du royaume-Uni

Grue de port commercial près d'un semi-remorque, tout petitLes îles Caïmans revendiquent leur statut de paradis fiscal sur la foi d’une sorte de légende : très précisément, le 8 février 1794, les Caïmanais portèrent secours à des navires en détresse, au bord desquels naviguait le fils du roi du moment, et ce roi – Georges III – a promis aux habitants de ne jamais créer d’impôts. C’est donc un paradis. En l’occurrence, il n’y a pas d’impôts sur les sociétés, juste des taxes sur transactions, transferts et biens importés. Ils sont sur la liste grise des paradis fiscaux de l’OCDE – le club des pays « riches ». C’est-à-dire qu’ils ne sont plus sur la liste noire, il n’y en a plus, non pas parce qu’ils ont arrêté leurs activités mais parce qu’ils échangent des informations fiscales avec les Etats (de l’OCDE).

Les paradis fiscaux existent depuis l’Antiquité, nous dit wikipédia : les commerçants faisaient se rencontrer leurs bateaux en dehors des ports, pour éviter de payer les taxes. Le phénomène se développe depuis des siècles, surfant sur les législations et les innovations technologiques. En 2012, une étude a titré que l’évasion fiscale mondiale, organisée par les grandes banques internationales, pourrait atteindre jusqu’à 25 500 milliards d’euros, soit plus de la moitié de ce qui a été produit dans le monde cette année-là (http://www.mediapart.fr/journal/international/240712/le-prix-exorbitant-des-paradis-fiscaux). Il n’y a pas que les Grecs qui ne paient pas leurs impôts…

Port marchand de BarcelonePour ce qui est des Caïmans, c’est le 6ème centre financier mondial, leader en enregistrement de fonds spéculatifs. Un rapport du Sénat étasunien semble les lier à la crise financière des subprimes, en 2008, à l’origine de la dépression dont on n’est toujours pas sorti. Mais le G20 a dit qu’il s’en occupait, alors tout va bien. Les banques n’ont qu’à bien se tenir (http://alternatives-economiques.fr/blogs/chavagneux/2013/04/04/iles-caimans-pas-seulement-un-paradis-%C2%AB-fiscal-%C2%BB/).

L’aéroport de George Town, la Capitale, est bien entendu organisé pour accueillir toute cette activité, même si en terme de dimensions, ça ressemble plus à la gare de Rouffiac en Charente, qu’à la gare du nord de Paris. Et ça garde le charme de l’impromptu. Il y avait deux embarquements au même moment quand je suis partie. J’ai donné mon ticket et suivi la foule – i.e. je n’ai pas utilisé mon cerveau… J’ai montré mon ticket une dernière fois à la porte de l’avion. Et là, heureusement, j’ai discuté avec ma voisine et, suite à ça, me suis vue demander à l’hôtesse, au milieu de l’allée centrale : « Is this plane going to Kingston ? ». Et non, cet avion allait à Cayman Brac, une autre île de l’archipel. Je suis redescendue, ai traversé le tarmac jusqu’à l’autre avion, en remontrant mon ticket 2 fois… Une petite heure après j’étais à Kingston, Jamaica, et là, c’est une autre histoire !

Port marchand de Barcelone

port marchand de Barcelone

photos du port de Barcelone