tête de chatte blanche et griseDepuis le retour des Galápagos, je n’ai que peu quitté la maison de Guápulo sur le flanc de la montagne à Quito. Endroit magique où je me suis posée, seule avec les chattes, pour voyager et rêver autrement. Et c’est plus difficile de vous le faire partager…

Le voyage c’est aussi beaucoup de rencontres, et certaines lui donnent beaucoup de sens – même si elles ne font pas « rêver » comme les paysages que je croise. Alors ça me trotte dans la tête d’écrire, de décrire, de parler des personnes que je rencontre. C’est difficile de raconter les gens. En fait, le premier texte que j’ai vraiment écrit, dans l’idée de ce blog, parlait de Stéphane que j’ai rencontré à Barcelone, au tout début de ce voyage. Il m’avait donné son histoire – il s’était retrouvé dans la rue, en était sorti à force de courage et aussi grâce à la compassion d’un vieil homme qui lui avait tendu la main ; j’en avais été toute retournée, sérieusement. Mais je n’ai jamais trouvé le ton pour la dire. Peut-être un jour.

abeille posée sur une fleur d'arum devant un paysage de montagne

vivtres cathédralesJuli, que j’ai accompagnée aux Galápagos et dans la maison de laquelle j’ai vécu près de deux mois, aura aussi marqué mon séjour en Équateur. Juli est docteur ès géographie, de l’école des « géographies de l’espoir » – c’est beau non ? Elle déteste dire qu’elle est des États-Unis – « parce qu’ils ne sont pas unis » : elle est née dans l’Indiana, a grandi en Floride, étudié dans le Kentucky et en Californie, et a pas mal bourlingué dans les Amériques, de l’Alaska jusqu’au Brésil en passant par Hawaï et les Caraïbes ; elle aime se dire Californienne, où elle s’est liée longtemps avec les Grateful Dead (les morts reconnaissants), un groupe de rock emblématique du mouvement psychédélique qui a tourné pendant trente ans jusqu’en 1995. Juli a aussi vécu en Irlande, visité un peu l’Europe et est allée jusqu’en Australie pour animer la première conférence internationale des peuples aborigènes. Elle vient d’avoir sa carte de résidente équatorienne, après 17 ans d’attirance et de démarches (pas seulement administratives). Elle a le projet de créer une fondation pour favoriser l’éducation afro et indigène dans les communautés d’ici. Juli a quarante ans.

chat tigré s'étirant au soleilLa première fois que j’ai gardé sa maison, elle était partie à San Lorenzo, dans la province d’Esmeraldas, sur la côte nord du pays. Une région où se sont regroupés les esclaves qui s’étaient évadés de leurs camps de travail et d’esclavage. Depuis quatre siècles, ils ont adopté un mode de vie proche de celui des Indiens, vivant en harmonie avec la nature, simplement. La région est depuis une dizaine d’années soumise à une intense déforestation à fin de produire de l’huile de palme. Cette production industrielle s’appuie sur beaucoup d’engrais et de pesticides qui infestent les rivières. Les communautés qui vivent à proximité ont depuis toujours bu l’eau des rivières – leurs installations sanitaires sont très rudimentaires. L’eau polluée provoque des cancers. Juli en était revenue assez bouleversée : l’enfant de 10 ans de la famille dont elle est la plus proche là-bas venait de mourir d’un cancer à l’estomac.

Tout de suite ça fait moins rêver. Mais il semble qu’il ne soit pas nécessaire de venir si loin pour entendre ces cauchemars : dans les campagnes françaises, la mortalité des paysans et de leurs enfants est apparemment anormalement élevée également et liée à l’emploi de tous ces produits chimiques sensés nous faire manger plus et mieux… Dans les campagnes du monde entier… ?

vue sur le Cotopaxi enneigé, Quito, ÉquateurArte y Cambio climatico

 

 

El grito de la selva vivanteLe voyage, ça distord le fil de l’histoire et on a tout le temps de regarder et de s’étonner de ce qui nous entoure, la routine est perdue, le quotidien chaotique ; on n’a plus rien pour se sentir utile et pouvoir oublier. Il y a juste devant soi cette Terre et sa nature resplendissante et la société humaine qui l’occupe, bruyante, agitée, arrogante et, ou, souffrante.

Aux Galápagos, Juli me faisait remarquer les nombreux touristes qui débarquaient avec L’origine des espèces dans leur poche, ce livre qui fonde la théorie de Darwin sur l’évolution. C’est en observant les tortues terrestres de l’archipel que lui est venue l’idée de l’adaptation des espèces à leur environnement : sur les îles où il pleut moins, les tortues sont moins grosses et leur carapace est incurvée afin qu’elles puissent lever la tête et manger les fruits des arbres comparativement aux tortues qui vivent sur les îles où il y a beaucoup d’herbe parce que plus de relief et plus de pluies.

Vallée de Quito, avec le Cotopaxi enneigé au fond

Juli n’est pas fan de Darwin, ou du moins de ce qui en est communément retenu. Non pas qu’elle soit créationniste, certainement non. C’est justement ce qu’elle m’expliquait : n’est retenue que cette alternative, Dieu ou la sélection naturelle, deux directions qui offrent finalement une lecture assez semblable de l’Histoire, très linéaire, et avec un être certainement humain au-dessus de tout le reste. Une Histoire simple, commode, faite de lois générales auxquelles l’univers serait soumis ; et hop dans la poche…

 

http://www.lepoint.fr/grands-entretiens/et-si-darwin-s-etait-trompe-12-12-2011-1406407_326.php

 

tête de chat tigré, à l'enversLa science moderne s’est alliée au Père pour nous bercer de certitudes et ne surtout pas nous prendre la tête avec la complexité du monde. « C’est triste mais c’est comme ça ! » Ça s’appelle le déterminisme universel, et il n’y a aucun moyen d’en sortir. Même une révolution n’y changerait rien !

Pourtant les Indiens des Amériques qui ont été envahis et massacrés depuis 5 siècles, s’accrochent encore à leur vision harmonieuse de leur présence sur la Terre. Leur culture a donné naissance à d’autres sciences qui leur ont permis de vivre dans des conditions de santé et de bonheur qui valent bien les nôtres. Encore aujourd’hui, les Experts Internationaux, comme autant de missionnaires des temps modernes, et les industries qui les financent, leur expliquent qu’ils font trop d’enfants et qu’ils détruisent la forêt (on croit rêver), aussi qu’il n’est pas possible qu’ils vivent là parce qu’« on » a besoin du pétrole et des minerais. Et, au passage, on leur pique leurs connaissances sur les plantes médicinales, que les entreprises pharmaceutiques brevettent dans leur dos…

J’ai quitté Juli et la maison de Guápulo ; je suis repartie sur les chemins de traverse pour regarder et m’étonner de ce monde, continuer le voyage et en trouver un sens. Me voici donc, je reprends la route et la plume. À tout bientôt !

chatte blanche et grise, yeux clos

Pour aller plus loin :

Méta description de l'ainterview du Pr Didier Raoult, auteur de "Dépasser Darwin"

Interview du Pr Didier Raoult, auteur de « Dépasser Darwin »