Juan, le propriétaire de la maison de Guápulo, m’a exposé le Sumak kawsay, philosophie andine qu’il présente lui-même à l’université à des étudiants étasuniens. J’avais envie de partager avec vous ce que j’en ai retenu.

Sumak kawsay, en quechua, fait référence à un mode de vie en plénitude, avec l’idée d’un équilibre matériel et spirituel, et d’une harmonie existant tant à l’intérieur qu’avec l’extérieur d’une communauté. En deux mots, ça donne : le Bien Vivre (Buen Vivir en castillan).

dessin de Bonil sur un conquistador s'adressant à un Indien

Le conquérant : nous venons de loin pour parler de la civilisation, de Dieu et de l’homme véritable… L’Indien : ouii, et qu’est-ce que vous voulez savoir ?

Cette approche de la vie a été formalisée par les peuples andins bien avant l’invasion des Européens – la dévastation de la civilisation Inca a eut lieu entre 1533 et 1572. Elle s’appuie sur une appréhension, une description, du monde qui diffère pas mal de la nôtre. En particulier, le couple espace-temps est conçu autrement : dans les montagnes où ils vivaient, les distances ne dépendent pas seulement de l’espace mais intègrent le temps pour les parcourir compte tenu des reliefs. Le temps plus particulièrement n’est pas linéaire et sa mesure (le calendrier inca) dépend des mouvements du soleil – pour les jours et les années – et de ceux de la lune – pour les mois. En revanche, les années ne sont pas additionnées : le temps est fait de cycles et envisagé comme une spirale qui tient compte des fluctuations énergétiques et cosmiques.

Enfin, l’organisation économique et sociale repose sur les Comunidades, les communautés, qui regroupent des collectivités agraires unies par des liens de parenté, de consanguinité, de voisinage, de religion et de langue. Tous les participants effectuent une part de travail basé sur un système coopératif sur un territoire mis en propriété commune. Ces communautés existaient avant même l’empire Inca, qui les a d’ailleurs adoptées dans sa propre organisation ; elles ont survécu à la colonisation en dépit de l’esclavage imposé par les Espagnols (encomienda) et fonctionnent encore aujourd’hui. Cette organisation sociale se doublait d’un système de filiation parallèle, les fils étant les descendants de leur père et les filles de leur mère. La famille, plus restreinte que la communauté, est tout de même plus large et plus flexible que les seuls liens du sang et peut comprendre les amis.

Dessin de Bonil mettant en scène la non rencontre des Conquistadores et des Indiens

Enchanté ! Ça a été un plaisir de ne pas vous connaître…

 

La philosophie andine est née dans un environnement fait de montagnes gigantesques, bordé de forêts tropicales et limitée par l’océan Pacifique, qui n’a rien de pacifique. Près des étoiles, l’Amérindien comptait les jours pour savoir quand semer, quand récolter, quand célébrer… Il a trouvé sa place dans la Nature et grandit avec elle. Et ça marchait. Ça a donné un autre regard sur l’existence que celui qu’ont donné les religions du livre qui sont, toutes les trois, nées dans le désert, en dehors de la Vie. Le modèle économique et social en est fondamentalement différent. Par exemple, le rapport au vieillissement, au temps qui file vers la fin ; sa fin. Les Indiens ne décomptaient pas les ans : on se fout de savoir si on est en 5774, 2014 ou 1435 ; et nous n’avons pas d’âge ; le temps ne file pas, il n’y a pas besoin de se battre avec. Parce que la nature était généreuse, on pouvait partager. Tout le contraire de ce qu’ont connu les peuples des régions sèches, arides, pour qui il fallait se battre pour chaque bouchée.

Ce n’est pas seulement les espèces qui s’adaptent à leur environnement, c’est la culture et la science : à celui qui vit dans un laboratoire de vies comme la jungle avec le nez dans les étoiles, toutes formes de vie paraît possible, et l’être humain n’en constitue qu’une partie comme une autre. En revanche, du désert il faut survivre. Chaque geste compte : il y a le bien, il y a le mal. Au milieu du vivant, tout est complémentaire. La vision ontologique de l’homme-dieu du désert est la fin du monde, de la vie. Quand l’indien meurt, il sait bien que le soleil et la lune éclaireront encore la vie après lui. La rareté n’est pas la règle, la terre et l’espace sont divins et sacrés, et non pas un amas de ressources à transformer en richesses pour le futur. Il n’y a pas de destin. Et il n’y a pas de sujétion, pas de productivisme – beaucoup d’abondance.

Aux deux extrêmes développés par l’occident, l’individualisme et le collectivisme, la philosophie andine propose le communautarisme, basé sur la famille élargie. En plus, leur science ouvre les concepts de la science occidentale à une nouvelle dimension spirituelle, astrale, cosmique et transcendantale. Apprendre, découvrir, expérimenter pour sa seule curiosité, méditer, deviennent des gestes quotidiens. Le bien vivre peut encore se poser comme alternative au « vivre mieux », au toujours plus, au nécessaire pouvoir qui donne l’abondance ; où la croissance n’en finit pas d’accumuler des biens et des services, pour avoir encore plus de biens et services – à jeter.

Dessin de Bonil opposant le respect de la nature chez les Indiens et sa destruction par les Europépens

En haut : Ces hommes primitifs croient que Dieu se manifeste au travers de la nature hahaha ;
En bas : La nature ? qu’est-ce que tu entends par la nature ?

 

L’incursion des Européens aux Amériques a mis un coup d’arrêt au développement de ce modèle de société qu’est le Sumak Kawsay. L’histoire des pays d’ici est très jeune et très bousculée depuis 5 siècles : les catholiques, le colonialisme et les indépendances, le capitalisme, la guerre froide et les dictatures, le pétrole, la guerre contre la drogue. Mais le Buen Vivir fait partie de la culture, et bien qu’il y ait encore beaucoup de racisme, cette culture reste vivace. C’est une culture profonde, qui a résisté à un demi-millénaire de persécutions : l’inquisition a été violente ici aussi, la destruction des savoirs et des savants systématique. La colonisation a pris soin de remodeler le système religieux, social, politique et économique, même la langue. Tous les lieux de spiritualités ont été remplacés par des églises. Mais la résistance a tenu et la culture andine, au moins une partie, a été préservée jusqu’à aujourd’hui. Les constitutions équatorienne (2008) et bolivienne (2009) ont reconnu la diversité des nations qui peuplent leurs pays et intégré l’esprit de ce qu’est le Bien Vivre. Cela a permis la genèse de nouveaux concepts et de nouvelles lois comme la reconnaissance des droits de Mère Nature.

Le Bien Vivre, « c’est aussi une proposition que font les marginalisés de ces 500 dernières années. Son ambition est de se poser comme une opportunité de construire un autre ‘système – monde‘, sur la base de la reconnaissance de la diversité des valeurs qui existent dans le monde et du respect de la Nature. Cette vision amérindienne met à nue les erreurs et les limites des différentes théories sur ce que l’on appelle le progrès ou le développement. … Selon la philosophie andine, le riche n’est pas celui qui possède beaucoup de choses, c’est celui qui a le moins de besoins. Ça fait maintenant plus de deux siècles que l’être humain prétend dominer et contrôler la Nature. On voit bien que c’est impossible. » (Alberto Acosta, interview en espagnol, http://madalbo.blogspot.com/2014/01/entrevista-con-alberto-acosta-sobre-el.html

Bref, c’est devenu un courant politique, riche d’une culture, qui pourrait alimenter le débat avec tous les « fatigués des visions traditionnelles de la modernité » qui lèvent la voix dans les autres régions du monde.