un chemin vers le loin avec un arbre remarquable au premier planTemazcal, littéralement ça veut dire – dans la « langue des dieux » – maison de vapeur. Le mot désigne à la fois le lieu et la cérémonie qui s’y déroule. Le temazcal, c’est une sorte de hutte en forme de dôme, comme un igloo, construite de bois et recouverte de couvertures. En version plus moderne, ce sont des constructions en briques, avec des décorations tout autour et deux petites ouvertures, pour entrer et aérer. Au centre il y a une cavité ronde, réceptacle des pierres chaudes qui, au contact de l’eau, produiront la vapeur. Pour faire court, c’est comme un hammam ; mais sans aucune lumière à l’intérieur, au contraire, on bouche toutes les ouvertures pour assurer le noir le plus complet. A côté de la « maison », il y a un foyer où le feu chauffe les pierres de lave et des installations avec de l’eau froide, pour se doucher ou se baigner.

schéma d'un témascal

Source : http://cursotallerlosandes.blogspot.com/

 

La cérémonie du Temazcal, c’est une cérémonie ancestrale des cultures amérindiennes, du Sud et du Nord. Avant l’arrivée des Européens, ces huttes à sudation étaient utilisées comme bains quotidiens, comme lieux de soin et de rites. Bien entendu, les chrétiens, avec leur tolérance légendaire, ont interdit ces pratiques. Malgré eux, elles ont survécu et ont même tendance à se développer avec la demande de spiritualité de plus en plus forte dans ce monde de fous. D’ailleurs ça devient une prestation touristique presque comme une autre.

La symbolique est belle de poésie. L’antre noir du temazcal, c’est le ventre de la Terre Mère, la Pachamama. Rester ainsi dans le noir et la chaleur, c’est retrouver notre état de fœtus dans le ventre de notre mère. C’est comme une re-naissance, comme un baptème. Mais ici, la cérémonie est une rencontre des quatre éléments essentiels à la vie : la terre, le feu, l’eau et l’air. Traditionnellement, les temazcals étaient construits sur des terrains volcaniques. Les pierres de lave, ce sont les grand-mères : elles se trouvaient là, à la surface de la terre, au tout début de la création et elles ont conservé la mémoire de tout ce qui s’est passé depuis des millénaires. Ainsi, lorsqu’elles sont chauffées au feu et qu’elles entrent en contact avec l’eau, le souffle qu’elles émettent transmet tout ce savoir accumulé auprès des ancêtres.

Statuette d'art amérindien, casa de la cultura, Quito, Équateur

J’ai eu la chance de participer à une cérémonie de Temazcal avec des Amérindiens, dans la comunidad de la Providencia, pas très loin de Riobamba. C’est sur le haut plateau de la Sierra centrale, une immense étendue cultivée et de pâturages, ponctuée de villages et de marchés, entourée de monts pour beaucoup dépassant les 5000 mètres, avec le Chimborazo à 6300, couvert de glace et de neige. C’est beau. La communauté rassemble environ deux cents familles. C’était l’inauguration de leur temazcal. Il y avait, pour participer au rite, deux couples, la quarantaine, une petite fille d’une dizaine d’années, et un ami, tous de la communauté, quatre Françaises qui vivent à Cuenca, le chaman et moi.

 

Vue du Chimborazo

Source : http://www.riobamba-official-tourism-guide.com/images/1chimbora

 

Tout a commencé avec un feu, alimenté de demi-poutres, de près d’un mètre de haut. Il chauffait 4 fois 13 pierres de lave d’au moins 20-25 centimètres de long. Autour du feu, d’autres pierres dessinaient une arabesque autour du foyer, comme pour délimiter l’espace et assembler le feu et la hutte. Près de l’entrée du temazcal, il y avait un cœur dessiné lui aussi de pierres, plus petites, et empli de pétales de fleurs mauves et jaunes. A côté, le chaman a déposé les instruments de musique, des talismans, un sac où étaient les poudres de médecine, et des cornes de cerfs.

Le feu a bien chauffé deux heures durant. Nous avons fait quelques exercices de relaxation sous la lumière du soleil près du souffle du feu. Puis le chaman et une des femmes sont entrés dans le temazcal pour initier la cérémonie. Nous sommes entrés ensuite, les femmes d’abord, puis les hommes. Quelques paroles ont été dites, nous nous sommes présentés, et les 13 premières pierres ont été apportées, portées sur une pelle, une à une, puis disposées dans le réceptacle à l’aide des cornes de cerf. Au fur et à mesure qu’elles étaient disposées, la femme leur jetait des poudres qui se consumaient en fumées odorantes et que nous tentions d’attraper et d’amener à nous. Les instruments de musique et les deux seaux en fer marqueté d’« agua pura » ont été apportés et une couverture a recouvert la petite entrée. Une fois dans le noir, le chaman a récité une prière puis a jeté l’eau sur les pierres.

 

tronc d'arbre étrangeIl y a quelque chose de paniquant à être dans le noir, envahi par la chaleur, le peu de visibilité auquel j’avais pu m’habituer étant complètement embrumé par la vapeur. La cérémonie se déroule en 4 temps, qui correspondent à 4 portes à ouvrir. Chaque temps dure à peu près une demi-heure, pendant lesquels on chante et on prie. Le premier est en l’honneur du Créateur. Quand, à la fin, on crie « Puerta ! » (la porte) pour que de l’extérieur on ouvre, l’air frais et la lumière entrent dans l’antre. La fraicheur qui s’engouffre est très agréable et permet de respirer. Mais assez vite, les 13 autres pierres brulantes nous rejoignent selon le même rituel et on referme. La chaleur augmente avec le nombre de pierres mais je savais alors à quoi m’attendre. Ce à quoi je ne m’attendais pas c’est que le chaman me demande de chanter… J’ai improvisé les deux trois couplets de la Javanaise de Gainsbourg dont je me souvenais. Il a repris derrière avec son tambourin.. Après je crois qu’il m’a demandé de parler, mais je n’ai pu que sangloter.

La troisième porte est la plus difficile – c’est celle de l’amour a annoncé le chaman. Il y avait là 36 pierres qui soufflaient leur feu, j’étais obligée de respirer par la bouche, tellement mon nez brulait et mes doigts de pieds aussi. Après les chants, la femme est partie dans une longue prière. Il y avait quelque chose de déchirant d’entendre cette femme pleurer et demander pardon à la Pachamamita pour toutes les violations qu’elle subit, pour la barbarie des humains qui, au nom du père, détruit saccage et torture toute la nature.

« Puerta ! » L’air entre enfin, et pour affronter la quatrième et dernière porte, on nous sert à boire, du thé, de l’eau et de l’alcool. Du vin sucré et une espèce de liqueur forte anisée. Honnêtement, je suis épuisée, migraineuse et affamée. La liqueur, versée dans une bouteille remplie de graines et d’écorces produit un parfum que l’on sniffe, ça éclaircit un peu les idées mais ce n’est pas suffisant. Les 13 dernières grand-mères s’installent, le noir, la prière, la vapeur, la chaleur encore plus forte. Je me recroqueville dans la position du fœtus et j’écoute. Plus rien n’a vraiment d’importance…

tag artistique sur un mur de la fondation d'art contemporain de Quito, Équateur