homme victime d'alcoolismeCela fait plus d’un an que je suis partie à l’aventure, à visiter les lieux et à rencontrer les gens. Et s’il y a un constat à faire, une constante de pays en îles, c’est l’omniprésence des drogues illégales. L’Espagne, premier pays où je suis restée 3 mois, est particulièrement permissive. Ces drogues, essentiellement marijuana et cocaïne, accompagnent le touriste dans son désir de fête et d’évasion, également dans toutes les îles des Antilles où je suis passée jusqu’à présent. Le touriste paie généralement le prix fort pour triper, ça alimente le marché local mais, en fait, tout le monde consomme. Quelqu’un m’a dit, et je veux bien le croire, que si du jour au lendemain, il n’y avait plus de drogues disponibles sur son île (française), ce serait la révolution. En République Dominicaine, réputée pour une certaine intransigeance, les drug spots sont bien organisés, les quantités et la qualité sont faibles de façon à être abordables, et les policiers grassement rémunérés. Cette intransigeance de façade se traduit concrètement par l’absence de papier à rouler qui oblige à utiliser les feuilles des cigares que, normalement, on n’inhale pas. Me voici maintenant en Jamaïque, dont la réputation n’est plus à faire. Et plus je me dirigerai vers l’Ouest, au pourtour du grand marché étatsunien, plus ces drogues illégales imprimeront le paysage.

paquets de cigarettes avec photos anti-tabac

On est bien d’accord : la drogue c’est mal. L’argument libéral, qui pose que la consommation de drogue est un droit fondamental de l’être humain – c’est-à-dire celui de disposer de son corps librement voire de choisir sa mort, peut paraître extrémiste. Il y a cependant des sociétés qui ont su vivre en harmonie avec la consommation de drogues, souvent prises dans le cadre de rituels, religieux ou non, c’est-à-dire une consommation éclairée. Les sorciers de tous poils, qui maîtrisaient ce savoir, ont progressivement disparu pourchassés comme hérétiques et concurrents par les religions et la modernité.

 

"addiction ? We can help !Le fait est que la prohibition internationale telle qu’elle est organisée aujourd’hui, au niveau de l’ONU, repose sur des principes moraux inspirés du protestantisme du début du 20ème siècle, qu’elle a été mise en place sous l’implacable volonté de quelques grands noms, sans concertation car sous l’égide d’États-Unis et d’une Grande Bretagne au plus fort de leur puissance impérialiste. Ça commence en 1909. Il semble pourtant que même la ménagère de moins de 50 ans de l’époque s’autorisait un petit trip de temps en temps. Les conférences qui se sont succédées (entre la conférence de Shanghaï, 1909, et celle de Vienne en 1971) n’ont fait intervenir que des diplomates – aucun médecin – si bien que seule la répression, et principalement celle de l’offre, a été mise en place. Cette législation internationale a également été fortement influencée par des arguments simplement racistes, les Latinos et leurs feuilles de coca ainsi que les Chinois et leur opium qui débarquaient dans le pays indisposant lesdits WASP (ce n’est pas moi qui le dis mais un rapport d’une commission parlementaire du Canada : http://www.parl.gc.ca/Content/SEN/Committee/371/ille/library/history-f.htm )

pistolet - injustice - argent et munitions : trafficsComme l’Histoire est toujours très ironique, cette prohibition fait suite aux Guerres de l’Opium, où la Grande-Bretagne puis, dans une moindre mesure, les États-Unis étaient précisément les trafiquants qui introduisaient en fraude l’opium en Chine – produite par la très officielle Compagnie des Indes Orientales et ce pendant 150 ans. Ces guerres ont eu pour point de départ le renforcement des lois anti-opium par la dynastie Qing et pour point final la mise à genoux de l’Empire du milieu et la chute de la dynastie en 1911.

L’Histoire, toujours, de la répression et de la prohibition nous enseigne que ça ne mène à rien de bon, que ce soit l’alcool aux États-Unis pendant les années 20 ou les lois répressives chinoises contre l’opium. Dès 1729, la Chine réprime la consommation d’opium et durcit la prohibition par deux fois, en 1799 puis en 1820. En 50 ans (de 1770 à 1820) la production d’opium a été multipliée par 1000. 130 ans après la première loi, on estime que jusqu’à 20% de la population chinoise était opiomane.

tas de plaquettes de médicaments et flacons

Alors voilà : cela fait plus de 100 ans qu’on réprime au niveau mondial, 40 ans que Richard Nixon a inventé la « war on drugs », et la drogue est partout. Sur les seules 10 dernières années, les État-Unis ont dépensé quelque 20 milliards de dollars avec aucun résultat tangible : on estime que 5 à 10% du trafic est intercepté, l’offre de drogues dans les pays riches ne cesse de s’élargir et les prix de baisser. Si guerre il y a, on la sait déjà perdue : William Brownfield, le directeur de la DEA, reconnaît lui-même qu’on ne parviendra pas à stopper l’entrée de drogues aux États-Unis. Après la Colombie, elle passe actuellement par le Mexique, et il prévoit lui-même qu’après ce sera par les Caraïbes. En revanche, cette guerre est particulièrement meurtrière : les drogués, comme autant de dommages collatéraux, et les combattants – rien qu’au Mexique, entre 2006 et 2012, on a dénombré 70 000 morts, certains parlent de 120 000. Enfin, cette guerre est surtout très juteuse pour l’industrie de l’armement (et la corruption) : 1,3 milliard de dollars ont été dépensé aux États-Unis en 2011 sans aucune transparence, qui plus est, sur leurs emplois précis. Ajouter à tout cela, les coûts de justice, de forces de police dédiées à cette guerre et des prisons (à voir, des chiffres qui font froid dans le dos : http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2012/07/04/lapidaire-la-faillite-de-la-guerre-contre-la-drogue-en-chiffres/)

femme obèseIl est peut-être temps de changer de stratégie… À l’heure où les caisses des États sont vides et où payer des impôts est devenu une phobie viscérale, pourquoi continuer à financer cette gabegie mortifère ? La légalisation, qui permettrait de lever des impôts sur une production et une consommation réglementées de ces drogues tout en développant, parallèlement, des campagnes de prévention et de soin, est une option qui vaut la peine d’être pensée, débattue. Quoiqu’il en soit, ne faudrait-il pas négocier la paix ? « 40 ans de guerre mondiale pour la drogue », ça fait assez moyenâgeux comme headline.