Même si ça paraît complètement décalé, la révolution cubaine est toujours d’actualité ! L’affrontement avec les États-Unis a changé d’armes et de méthode, de chaque côté : lentement mais sûrement, Cuba s’ouvre et se privatise ; de leur côté, les États-Unis donnent les moyens à la diaspora de soutenir les leurs..

 

Violoncelliste cubain sur la rambla de la Havanne, CubaJe suis arrivée par La Havane. J’étais venue il y a dix ans. J’en avais un grand souvenir : une capitale sans embouteillages, des voitures américaines des fifties, de la musique à tous les coins de rue, des rencontres impromptues, la salsa et la nuit cubaine. J’avais trouvé énormément de charme aux bâtiments décrépis, de ce style colonial espagnol que j’aime tant ; le Malecon, qui longe l’océan, est majestueux. La ville n’a pas énormément changé. Le centre historique a été beaucoup rénové, l’est toujours beaucoup. C’est très beau, très propret, ça contraste avec le délabrement qu’on peut voir quelques rues plus loin. C’est la vitrine touristique, il y a de l’activité, ça foisonne. Dans le centre, les « Taxi Lady ? » étaient très répétitifs, les sollicitations en tous genres. Tout le monde est sur le qui-vive, le touriste a de l’argent. Fatigant. Les uniformes sont omniprésents, bleus, gris et verts pour les militaires.

Quartier historique de la Havane en travaux à Cuba

Il y a dix ans, les magasins (d’Etat) étaient vides et d’une tristesse infinie. Cette fois, ils étaient plutôt très bien fournis, avec un peu plus de fun, et il y a pas mal d’échoppes privées aussi, les Havanais consomment avec une calme fébrilité, on fait souvent la queue. Quelques belles rencontres : Heriberto, qui lisait Hubert Reeves dans le texte tout en surveillant les voitures parquées dans l’avenue Galiano. On a refait le monde plusieurs fois. Sur ce Malecon, les ambiances passent, le jour, la nuit, il y a toujours du monde, tranquille, critique, généreux et quémandant à la fois. On parle assez facilement de ce qui se passe, des bons et des mauvais côtés. Les choses changent, « vers plus de socialisme ». Cuba est un pays sans publicité, ça donne de l’air. Il n’y a que des slogans révolutionnaires, régulièrement mis à jour.

Vue de la partie moderne de la Havane, Cuba

Rue non rénovée, quartier populaire, Havane Centre, Cuba

 

Vue de l'église de TrinidadJe suis assez vite partie pour Trinidad. Vitrine touristique encore, un patrimoine de l’humanité où on a effectivement un peu de mal à se situer dans le temps : ville principalement piétonne, on marche sur les pavés inégaux des rues du XIXème siècle colonial avec quelques voitures des fifties garées ça et là, des chevaux, des vélos, dans une nonchalance nimbée de soleil et qui se réveille avec le Son, quand la nuit tombe, à la Casa de la musica ou la Casa de la trova, institutions incontournables dans toutes les villes de Cuba. Yudel, le directeur artistique de la Musica à Trinidad est aussi professeur de salsa, exigent, il est passionné, sa programmation est très riche. Et le lieu est magique, un espace d’escaliers et d’étages, ouvert, aéré, plein de niveaux différents, simple, cosmopolite – et gratuit. Danser la salsa là, avec des Cubains à Cuba, ça le fait. Certains Salseros sont de vrais professionnels, excessifs, excellents. Autre ambiance, la discothèque de Las Caves, dans une gigantesque grotte, très XXIème siècle. Trinidad, à voir absolument.

Voiture années 50 dans une rue de Trinidad, Cuba

Le tourisme est cher et il rapporte gros. Il entraîne la transition de l’économie : le secteur privé se développe, sans trop d’encadrement – il n’y a aucune protection de l’emploi dans le privé. Certains s’en sortent très bien. Il y a beaucoup de situations de rentes : posséder une casa dans un quartier central, souvent par héritage, assure des revenus à 20-25$, voire bien plus, la nuitée. Le salaire mensuel moyen est de 15, celui d’un médecin spécialiste de 30, un jeune de moins de 30 ans salarié d’une agence de tourisme gagne 42, comme un professeur de philosophie doyen d’une université, serveur le soir. Néanmoins, sa fille étudie médecine.

Ruine d'église sur les hauteurs de Trinidad, Cuba

Sur le papier, ça ne marche pas. Une bouteille d’huile c’est 2$, une ligne de portable 50. On voit beaucoup de portables. Dans la réalité, tout est enfumé. Il y a deux monnaies, quelques entreprises publiques fournissent 80% de toute la production et tous les services, de la boutique au supermarché en passant par les restaurants et la culture, et, enfin, la bolsa negra, soit tout ce qui est à la lisière de l’illégalité, est omniprésente avec des trafics de toutes sortes. Bref l’argent circule, alimenté notamment par la diaspora très active.

Trinidad, place cenrale

Enseigne du festival de cine pobreJe suis partie vers un coin plus tranquille, Gibara dans le nord, province de Holguin. Une petite ville, très semblable à Trinidad, qui aurait le même attrait si elle avait un peu d’argent. Jolie ville, où il ne se passe pas grand chose. Humberto Solas, cinéaste, avait lancé le festival international del Cine Pobre, qui a bien marché entre 2003 et 2009 mais il est décédé et pour le moment l’énergie manque pour le reprendre. La ville a en outre essuyé un cyclone en 2008, il faut du temps. Les jeunes s’ennuient et s’ennivrent. Ils rêvent d’ailleurs. Il n’y avait rien à la casa de la trova. Il semble que le phénomène soit assez répandu. Le prix des discothèques et des boissons light sont tellement élevés qu’ils ne peuvent se les permettre et les activités culturelles des casas sont démodées : il n’y en a que pour le Reggaeton, constate la presse officielle. Peu de joie, même dans les cafés, les restaus.

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Je suis passée à Holguin, la Capitale de la Province, où j’ai pu apercevoir une classe moyenne ayant l’air à l’aise. Des casas particulares partout, des gens d’une douceur, d’une affabilité. Beaucoup de torpeur, mais samedi après-midi dans la rue commerçante du centre, ça fourmille, les gens font la queue devant les restaurants, il y a une pizzeria immense, avec une terrasse sur le toit, pleine de monde, de vie. Le soir, à la Casa de trova, avec une entrée pas chère, la salle était remplie de Cubains – peut-être une dizaine de touristes – trentenaires faisant la fête, se retrouvant les uns les autres, sapés, classe !, portables, bières. La bière est une boisson de luxe, elle est très chère mais rafraichissante et légère, le rhum c’est chaud et assommant, ce n’est pas la même ambiance. La fête a duré toute la nuit.

Filletes cubaines en uniformes d'écolière

À Holguin, mon logeur avait un système de sécurité avec vidéo surveillance, sa maison était plutôt modeste dans un quartier tout à fait tranquille. Dans les grandes villes, on vous tient tout de même un discours sur la sécurité, selon lequel il vaut mieux éviter certains quartiers… J’ai été dans des coins plus périphériques, c’était aussi plutôt tranquille. J’ai même été jusqu’à la plage de Guardalavaqua, magnifique, voyageant en guagua et taxico, aidée par tout le monde. J’ai rencontré un créateur de très beaux spectacles de marionnettes. Il a gagné des prix, il est passionné et il se bat. Il travaille au grand hôtel Las Brisas comme serveur. Le taxi qui m’a ramenée est médecin, lui et sa femme, qui est aussi médecin. Ils ont beaucoup voyagé pour le travail, en Amérique du Sud et en Angola. Ils travaillent actuellement à l’hôpital où il lui arrive de soigner ses clients de taxi.

 

cuba-santiago-quartier-historique-2Je suis finalement venue à Santiago de Cuba, ville éprouvée par le cyclone Sandy d’octobre dernier (celui qui a touché NYC). Je n’en suis pas repartie. La ville a mauvaise réputation, pourtant je l’ai trouvée plutôt tranquille, à taille humaine. À la Havane, il faut toujours pendre le taxi, tout est loin, Santiago tout se fait à pied. Ma casa était dans le quartier historique, tout près du centre, pas une voiture. Une rumeur de ville tranquille, de la musique, la mer au loin, les montagnes autour. J’étais installée sur la terrasse du toit. Mes logeurs, des gens qui viennent d’un petit village, sont en train de faire fortune, sans aucune ostentation.

Vue du quartier historique, Santiago de Cuba

J’ai vite évité les lieux touristiques, casas de la Musica et Trova, hors de prix où seuls les Cubains qui se prostituent peuvent se permettre l’entrée. La Casa de Las tradicionales, pas loin du centre historique, est le meilleur endroit pour danser et rencontrer les Cubains. Elle a son lot de Jineteros, des rastas classe avec des prénoms russes, sans concession. Mais les gens du quartier s’offrent aussi la sortie, en fonction des groupes qui passent. Le vendredi soir, c’est rempli de Cubaines assises sur le banc et attendant le danseur. Il y a quelques touristes, connaisseurs ou curieux. Et des trentenaires qui cherchent l’étrangère à aimer, pour partir d’ici. Je suis devenue une habituée. Du marché aussi, du quartier.

 

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cuba-santiago-slogan-patriotiqueJe ne m’attendais pas à tant de tristesse, d’amertume, d’alcoolisme. Je suis allée dans des quartiers un peu en dehors du centre. Invitée chez des Cubains, un restau illégal, pas de téléphone, même pas filaire. J’ai rencontré un musicien qui a eu une belle carrière, internationale, dans la foulée de la renaissance de Compay Segundo. Il ne touchait que 0,5% des cachets payés des tournées. Il vit chez sa mère, 92 ans, et n’a parfois pas un sou en poche. Il joue toujours, et en basse saison, vit d’expédients. J’ai vu un jeune de 3O ans s’enfuir à toutes jambes alors que la police, avec le chien, l’avait repéré parlant avec moi – les Cubains n’ont officiellement pas le droit d’entrer en contact avec les touristes. Ingénieur en électronique, professeur d’échec, il me parlait d’un chapitre des misérables, l’onde et l’ombre, l’histoire d’un homme à la mer qui se débat dans le nuit, pour ne pas se noyer, alors que le bateau continue sa route sans l’attendre. Pour lui, Cuba c’est ça. Il a des copains qui sont au parti, qui s’affirment convaincus. Slogan patriotique, Santiago de CubaPlusieurs personnes m’ont dit qu’il ne fallait pas critiquer la révolution, c’est 5 ans de prison et « on meurt souvent en prison ». Ça n’empêche pas de faire la fête toute la nuit, d’écouter de jeunes chanteuses passionnées qui s’entraînent entourées de vieux routards de la musique qui jouent et chantent divinement. Même si un motard « extrémiste » vient gâcher la fête en mettant une amende parce que la voiture est garée 20 mètres trop près. 20$. C’est cher.

Il y a une grande rivalité entre Santiago et la Havane. Depuis toujours. Toutes les révoltes et révolutions sont venues de Santiago. Il est indéniable que la ville est moins à la fête qu’ailleurs, mais les slogans sont omniprésents, il faut se sacrifier pour vaincre ! Quand les Castro ne seront plus là, il va y avoir bataille.

Voiture années 50 proche du Maleon, La havane, Cuba

Sur le post suivant, vous pouvez voir les photos de ces voitures vintage et d’autres types de moyens de transports typiques de Cuba.