Comme je vous le disais, les Jamaïquains revendiquent que tout prétexte est bon pour faire la fête. Dans toute la Jamaïque, il y a toujours quelque chose quelque part, un anniversaire ou une party quelconque, un club, un bar. Même dans le plus petit village perdu dans la montagne, il y aura de toute facon un soundsystem le samedi. Et à Kingston, c’est l’embarras du choix.

Le dimanche, si vous êtes reggae, il ne faut pas rater le Kingston Dub Club. C’est tout au bout de Skyline Drive, qui ceinture la première colline qui surplombe la ville. C’est là que sont les plus belles maisons, profitant de la vue. Le taxi vous laisse au bord d’un chemin qui s’enfonce dans la forêt. À droite, il y a la maison de Rita Marley. Un peu plus loin, on commence à descendre un escalier de pierres, la musique monte des arbres, et on aperçoit assez vite Gabre Selassie à ses platines posées au pied d’un énorme manguier éclairé de 3 spots – Rouge, Jaune, Vert. Une première terrasse sur la gauche, avec un feu de joie et des rastas avec des dreads jusque là qui fument au chalice. Au même niveau que le DJ, c’est la terrasse principale, le mur d’enceintes et une fresque qui raconte le lieu avec un DJ au premier plan. Il y est écrit : « The only good system is a soundsystem« . Sur la droite, il y a un chalet avec une terrasse en bois qui surplombe toute la ville. C’est tenu par des rastas japonais – le patron avec ses dread locks ressemble à un samouraï, et ses fils, qui n’ont pas 10 ans, ont déjà des dreads jusqu’aux épaules. À l’intérieur du bar-boutique, des pochettes de 33 tours recouvrent les murs : tous les Bob Marley & the Wailers bien sûr, Peter Tosh aussi, Lee Scratch Perry, Rockers avec Kiddus I, et d’autres…

Au Dub Club, on peut y aller pas trop tard, vers 23h-minuit. Pour les autres parties, il faut arriver vers 1h30, pas avant. La coutume c’est de dormir avant, entre 19 et 22h. Le dimanche, après le Dub, il y a WetSunday, dans le centre, près de Halfway tree. Ambiance beaucoup plus danceHall, avec le bar au centre et le DJ à l’étage. Là on est vraiment dans la culture dancehall, l’idée est de se montrer avec sa tribu. La foule arrive aux alentours de 2 heures du matin, en bande, tous plus stylés les uns que les autres, les femmes en particulier sont toutes très sexy, talons plateformes, tenues moulantes et courtes, faux ongles/ faux cils/ faux cheveux. Les hommes ont tous des looks super étudiés aussi. On se montre, on papote un peu, on écoute surtout la musique. Peu de gens dansent. Tout le monde est debout, près de sa table, à boire, tous en cercle le regard tourné vers le centre. Tout est une question de vibes, on rentre dedans ; ou pas. En fait, c’est comme si on venait écouter la radio tous ensemble.

Avec les soirées dancehall, on peut donc apprendre en anglais tous les jours de la semaine: le lundi, c’est UptownMonday. Mardi, NipplesTuesday – réservée aux initiés, le Selecta n’arrête pas de parler en patois, brodant sur les histoires du milieu et la politique du pays, c’est bien d’avoir un local avec vous pour entrer dedans… Weddywednesday, c’est ma préférée, reggae fusion et pas mal de danseurs. J’ai raté le jeudi, mais il y a aussi Horny Friday.. Le samedi c’est plus les clubs ou les street parties.

Dans la vidéo de Macka Diamond, vous verrez que tout est très sexy et sexe. Les commentaires de la vidéo officielle parlaient de porno. Sans doute exagéré, mais c’est une femme alors les critiques fusent, même s’il est vrai que cette vidéo est « plus réaliste » que celle qui suit, de Major Lazer, où tout est plus schématique – enfin c’est une question qui peut se discuter…

La culture dancehall est associée à une danse très sexuelle et à une image de la femme qui se réduit à une « baiseuse », objet sexuel en pleine action. C’est la même chose pour le reggaeton, dans les îles hispaniques, la danse s’appelle las perras (les chiennes) : les femmes se frottent sur le sexe des hommes qui eux remuent comme des chiens en train de forniquer. Dans le dancehall, c’est plus « créatif », les performances des Queen dancers sont impressionnantes, c’est de la gymnastique de haute voltige. Ca fait un peu penser au French Cancan, somme toute, version XXIème siècle ; c’est-à-dire exclusivement et outrageusement sexuel avec, de nos yeux d’Européen(ne)s, un côté dérangeant. Il faut voir qu’ici, ça ne prête vraiment pas à conséquence, les adolescentes commencent très tôt à remuer leurs fesses dans un rythme effréné. Au Sumfest de Montego Bay, une femme avec un fessier énorme – elle pesait bien plus de 100kg et les avait tous dans les cuisses et les fesses – est montée sur scène pour danser avec un nain, en costume blanc. Imaginez le tableau : l’homme tentait de s’accrocher aux hanches de la dame alors qu’elle répliquait un frottement sexuel déchainé et elle a fini par le projeter à l’autre bout de la scène. Une certaine représentation du souriceau qui pénètre une éléphante. Et tout le monde était mort de rire !

Je n’en ai pas vu beaucoup, pour ma part, mais j’ai croisé des touristes qui étaient très choquées de voir ces scènes sexuelles un peu partout, boites, plages, rues… J’ai pu poser la question à un doctorant qui fait sa thèse à Yale sur la danse et faisait des recherches sur la danse Jamaïcaine au XVIIIème siècle, notamment ses influences africaines. Il y a apparemment deux interprétations : 1. ces pauvres filles sont encore complètement aliénées et se plient à toute l’iconographie du sexe marchand – de Marylin et sa jupe qui s’envole aux images sado-maso des pubs Dior : aliénation quand tu nous tiens… 2. Au contraire, ces femmes se libèrent complètement et assument leur sexualité sans tabou, du genre: je suis un objet sexuel pour toi, et bien je prends mon pied aussi et fuck what people think! Je trouve qu’il y a aussi un clin d’oeil au coté performance de tous ces étalons jamaïquains, des hommes très surs d’eux, très tombeurs et arrogants.. Les jamaïquains vous expliquent sans façon qu’ils ne parlent entre eux que du nombre de nanas qu’ils ont tronchées quand ils se retrouvent pour boire du rhum. La majorité des femmes jamaïcaines que j’ai croisées vivent seules ou avec un étranger. Bob Marley en son temps a eu 5 femmes et ne s’est que très peu occupé de ses enfants. Aliénation ? La Jamaïque a été une plaque tournante de la traite des noirs et il y avait ici beaucoup de fermes de reproduction d’esclaves – avec ces fameux étalons.

Quant à la position de la femme blanche, entre trophé et promotion sociale, elle est forcément venue pour rencontrer le rasta lover de ses fantasmes.. Mais le moins que l’on puisse dire est que le Kamasutra n’a pas fait ses meilleures ventes dans l’île. Et quand vous leur dites qu’ils n’ont pas de respect pour les femmes, ils osent répondre que ce sont les homosexuels qui sont comme ça.. Arriération, quand tu nous tiens

Mais revenons à la musique et aux musiciens.. Mon plus beau moment a été une jam session dans le jardin de Earl China Smith, qui fut guitariste des Wailers avec le grand Bob. J’ai croisé Jimmy, un musicien reggae de New York, il voulait enregistrer une de ses chansons avec China et je l’ai accompagné. Jimmy a pris ce soir-là sa plus belle leçon de guitare, China est un professeur charmant, brillant et exigent. J’étais assise à côté de lui, hypnotisée par ses doigts qui glissaient sur les cordes. Jimmy était assis en face, concentré et transpirant mais il a vraiment assuré.

Le groupe de China Smith s’appelle Inna de yard, qui veut dire en patois, dans le jardin. Et, dans le jardin de China, il y a toujours du monde qui joue, qui fume, qui discute. Dans ce nouveau groupe sont rassemblés des vieux routards du reggae et la jeune génération. Volonté d’un retour aux sources : c’est le roots reggae. Beaucoup de gens de talent. Pendant la Session, qui au début ne concernait que Jimmy et China, petit à petit chacun est entré dedans, d’abord quelques percussions, puis quelqu’un s’est mis à la batterie. De l’autre côté des arbres, un chanteur a proposé une phrase, China a aimé, le chanteur s’est rapproché pour qu’ils cherchent ensemble, China reprenait son air. C’était trop bien ! Il y avait aussi Empress Reggae, la fille de Scratchylus. Elle a une dizaine d’années mais elle a déjà fait la scène de Redbones à Kingston – les enfants des chanteurs commencent très tôt, c’est habituel de les voir monter sur scène dans les concerts.

 

Dans le jardin, le vendredi soir, il y a traditionnellement la Jukebox Vinyl Friday. Rien de très formel, juste tout le monde se donne rendez-vous pour une soirée tranquille. LE juke box est sur la terrasse, rempli de 45 tours de reggae, vous mettez des pièces de 5JM$ et vous pouvez choisir 2 chansons – enfin si vous n’avez pas de pièces, on vous en donne. C’est là que j’ai passé mes meilleures soirées. Comme au Dud Club, mais en fait ce sont les mêmes qui vont dans ces deux lieux. Ma plus belle rencontre : Kiddus I - qu’on ne présente pas pour les fans du film Rockers dans lequel il a une scène d’anthologie. Ci-dessous, son premier disque, avec China, produit par un maison française en 2008 – pas mal, non ?

 

Méta description d'une article de Slate sur la musique Jamaïcaine