Phare de l'ilet du gosier, GuadeloupeJ’ai décidé de revenir sur terre. Voyager sur la mer est très agréable, naviguer surtout. Mais ce n’est pas la meilleure formule pour se fondre dans la société qu’on visite : on est tranquille sur son bateau, les frais des marinas étant élevés, on reste à l’ancre et c’est toujours un peu l’expédition quand on veut aller à terre, surtout quand l’annexe n’a pas de moteur ! Mais même les marinas sont toujours loin des centres villes. On est très dépendant des skippers avec qui l’on est, qui sont essentiellement des hommes seuls à la recherche d’une compagne – ce n’est pas mon histoire aujourd’hui. Il y a surtout, surtout, une inactivité pesante du fait du manque d’espace – et avec la fumette et l’alcool, mauvaise pente ! À terre, je n’ai pas arrêté de marcher, j’ai repris le jogging et j’étais tellement ravie de pouvoir bouger dans une grande maison pleine d’escaliers partout ! Si la vie me le permet, je reprendrai peut-être le voyage à la voile dans une vingtaine d’années, quand j’aurai moins d’énergie – et pas en bateau stop.

Fresque culturelle guadeloupéenne, Pointe-à-PitreÀ Pointe à Pitre, j’ai été hébergée dans le Palais des mathématiques de Brahim, un membre de CouchSurfing qui reçoit les voyageurs qui passent. Docteur en math, chercheur repenti, Marocain Français, Brahim est un amoureux de la Guadeloupe. Sa maison de quatre étages est ouverte et aérée, avec des terrasses partout, en plein cœur de la ville, entre la place de la Victoire et la rue Frébault. Les élèves, du collège à la classe prépa, passent tous les jours ou presque. Son assistant, Laurent, est un champion de boxe local licencié en maths, une « armoire à glace » d’une douceur infinie avec les élèves et un sourire grand comme ça. Brahim aime que les voyageurs échangent avec les jeunes, pour leur montrer autre chose, des façons de voyager, leur faire rencontrer des gens de partout ailleurs. J’ai aidé à résoudre quelques systèmes d’équations, fait travailler des oraux d’anglais, corrigé un devoir d’espagnol et raconté mon voyage en anglais.

La maison résonnait aussi des chansons de Mélanie la Parisienne, une trentenaire sur la route depuis 4 ans avec son youkoulélé et ses cartons à dessins. Une boule d’énergie positive qui vous déroule ses voyages (bientôt cent pays visités) comme d’autres leur collection de chouettes. Elle m’a appris les quatre accords de base et j’ai gratté ma première chanson ! Hum… Il y avait aussi Tina, une Danoise qui est là pour 3 mois. Sous couvert d’une recherche d’emploi dans la Communauté Européenne, elle prend des cours de plongée. Un couple d’Espagnols est passé : ils sont arrivés vers minuit, on n’était pas là, ils sont repartis à 7 heures, on ne les a pas vus… CouchSurfing, une belle idée !

guadeloupe-ilet-du-gosier

Je n’ai pas vu l’île, à part Gosier et son ilet. Pourtant elle a l’air magnifique. Mais impossible de trouver une voiture à louer – pensez à réserver avant de venir !! Il n’y a pas de taxicos. Pour les bus, il n’y a aucune info disponible. J’en ai pris un entre Gosier et PàP, assez folklo avec la grosse enceinte derrière le chauffeur qui balançait du reggae à fond. En plus, c’était férié mardi et mercredi, donc même si on avait très envie d’aller faire la Souffrière, c’était trop compliqué.

Danseur du carnavalC’était surtout la fin du carnaval. Le week-end avant mardi gras, c’était les derniers défilés pour les sélections – avec passage à la télé en direct puis devant le jury. J’y ai retrouvé des amis de bateaux. Après l’exubérance bon enfant de la Dominique, les parades guadeloupéennes nous ont paru bien plus organisées, très cadrées. En particulier le soir, il y a l’hélicoptère de la gendarmerie qui tourne pour bien passer le message que les débordements ne sont pas bienvenus. Le bruit de l’hélico est particulièrement stressant, on a l’impression qu’il y a danger, ça casse un peu l’ambiance. Ça n’a pas empêché les group a pô – ceux qui chantent et jouent – de déambuler dans les rues quasiment toute la nuit. Pour les parades c’était les group a mask : des costumes de toutes les couleurs, avec plein de plumes, un peu façon lido, avec des danseuses et des danseurs. Des maquillages très sophistiqués, très beaux. Beaucoup de groupes portaient des masques de singes ou de vampires. Un groupe notamment s’est arrêté longuement à notre hauteur, ils étaient très nombreux en treillis militaires avec leur tête de singe – c’était assez dérangeant. J’ai appris plus tard que c’était un groupe qui affectionne la provocation, des guadeloupéens ayant vécu en Métropole… Je n’ai pas bien compris, mais pour ce qui est de la provoc, c’était réussi.

groupe à plume, défilé de mardi gras 2013

Nous sommes allés à Saint-François le lundi soir. On a traversé la ville en remontant le défilé du jury jusqu’aux aires de préparation. C’est une fête très populaire, les plus âgés amènent leur chaise pour être à l’aise, les familles sont de sortie, les jeunes font la fête même si plusieurs lycéens m’ont dit que, bon, le carnaval, ils y vont depuis qu’ils sont tout petits et maintenant ils font la fête autrement. Enfin, il y a quand même beaucoup de monde. Mardi Gras a été pluvieux à PàP et l’ambiance assez morose – il fallait être à Basse Terre et on a eu la flemme. La sortie de Saint-François avec un embouteillage monstre nous avait un peu refroidis. La journée a été tranquille, musique, écriture et cuisine…

group à pô - avec masque de vampire et sifflet, très courant...

guadeloupe-carnaval-2013-5Mercredi des Cendres en revanche a été une belle surprise remplie de rencontres avec des Pintois. Avec Tina, nous avions un peu renoncé au Carnaval et on se dirigeait vers la Marina. Il faut traverser le quartier du Carénage, un coin un peu pauvre avec des bicoques délabrées et des prostituées sur le chemin. La pluie nous a arrêtées sous un abri où des jeunes zonaient. Parmi eux, Olivier, la trentaine, qui a vécu plusieurs années à Saint Jean de Braye – dans le Loiret,  là où j’ai grandi… Rencontre ! Il a insisté pour qu’on se joigne au groupe de son père, Patrick. Lui allait dans son groupe dans lequel ils courraient pour le déboulé.

Fillette fière et superbe au défilée de Pointe à Pitre, Guadeloupe, mars 2013

Nous avons été accueillies dans l’espace de l’association du quartier, très festif, maquillages et derniers préparatifs, dînette et reggae. Les Guadeloupéens que j’y ai rencontrés sont fiers, fiers d’être français, fiers de leur histoire. Ils sont conscients que tous les gens autour, les Dominiquais, les Haïtiens, les envient. Il y a sur la place de la Victoire une fresque commémorant le 27 mai 1967 : des gendarmes (blancs) ont tiré sur des manifestants (noirs). 12 morts. En 1967. En France. Mais suite à cet événement, ils ont eu les mêmes droits que les Métros. Il y a un certain dédain pour les Martiniquais, qui ont de tous temps été moins combatifs et « ont profité des victoires des Guadeloupéens ». L’histoire de ces deux départements est très différente, en particulier au moment de la révolution et du rétablissement de l’esclavage sous Napoléon, avec la Joséphine, martiniquaise, dont la statue, à Fort de France, a été décapitée depuis une dizaine d’années. Les Guadeloupéens ont payé cher leur résistance alors ; ils n’oublient pas.

guadeloupe-carnaval-2013-12Vers 19 heures, le groupe s’est formé. Le mercredi c’est les group a pô, une tradition très proche de l’histoire des esclaves. Les costumes changent chaque jour, ils sont moins sophistiqués dans ces groupes-là. Ce n’est pas le sujet. Ce qui compte c’est la musique et les chants créoles. Mercredi, c’est noir et blanc : costumes de bagnards, arabisants ou ultra sexy pour certaines. Et nous voilà parti balader Vaval, le Roi du Carnaval, qui finira brulé. On marche sur le rythme de la musique, en faisant des petits pas, de la taille que permettaient les chaînes que les esclaves portaient aux pieds je pense. Et on marche, et on chante. No verti ki lé i yé. En route, on a rencontré Sydney et Dominique qui débarquaient de leur transat – 19 jours de traversée sans marcher, ils ont été servis. À ce rythme, les mollets et les hanches travaillent beaucoup. On est d’abord allé au nord en montant derrière une vieille église en bois, là on a mangé une crêpe complète en buvant une bière, assis enfin. Ensuite on est reparti vers la Mutualité, là où les esclaves prenaient leur déjeuner. Sur le chemin, la foule chante avec nous. A mwen ! san ka koulé A mwen ! Tous les âges sont rassemblés, les ados, les moins jeunes, tout le monde se bouge. Puis direction la place du marché Saint Antoine, au bout de la rue Frébault. Chatouye lélé – et certains répondaient : guiliguiliguili. La tradition voudrait qu’on aille jusqu’à la darse, plus loin, près du marché aux poissons, là où les esclaves étaient débarqués des navires. Mais elle n’est pas sécurisée et, de nuit, les enfants pourraient tombés dans l’eau. Les enfants sont de la fête, parfois ils sont tellement épuisés que leurs parents les portent endormis.

guadeloupe-carnaval-2013-14Sur la place du marché, la pluie nous a arrêtés. Plusieurs groupes se sont rassemblés sous la halle et là, ça été le grand délire ! La musique résonnait, les jeunes chantaient, les filles déhanchaient du cul à une vitesse vertigineuse !! Quand la pluie a cessé, ils sont repartis vers la marina, le chemin en sens inverse, pour aller brûler Vaval. Tina et moi, on a déclaré forfait, épuisées.

Je n’ai donc pas vu bruler Vaval. Je prenais l’avion le lendemain matin, très tôt. Pour pouvoir rejoindre en temps et en heures des amis en vacances en République Dominicaine, je suis passée par un aéroport.

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