Indien d'Amazonie avec costume traditionel et corps peinturluré pour une cérémonieYasuni c’est le nom d’un parc national à l’est de l’Équateur, dans l’Oriente, la forêt amazonienne. Il est essentiellement constitué de zones forestières ou de marais. L’UNESCO l’a déclaré réserve de biosphère en 1989 et le pays, une « aire protégée ». Les scientifiques qui y travaillent considèrent qu’il s’agît d’un des lieux les plus riches en biodiversité du monde : sur ses 10 000 km2, il y a plus d’arbres qu’aux US et Canada réunis, plus d’amphibiens que dans toute l’Europe, plus d’oiseaux, de mammifères, de plantes que partout ailleurs… Cette richesse résulte « d’une longue période de stabilité écologique » depuis quelque 65 millions d’années d’autant que le territoire fut aussi une zone-refuge durant les glaciations. Enfin, le parc jouxte la réserve ethnique des Huaorani, déclarée zone intangible depuis 1999. Deux tribus, les Tagaeri et les Taromenane, derniers hommes libres, y vivent en isolement volontaire loin des mirages de notre « civilisation ».

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Le jaguar, animal emblématique de l’Amazonie équatorienne

Seulement voilà, sous le sol de ce parc, il y a du pétrole… L’Équateur est un petit pays, la moitié de la France en surface, 15 millions d’habitants. Sa principale ressource, c’est le pétrole : près d’un quart du revenu national, des deux-tiers des exports et de la moitié du budget de l’État. Néanmoins, l’industrie pétrolière est une industrie polluante à tous les stades : extraction, transformation, consommation et élimination.. Et, dans notre monde en dérèglement climatique, voilà plus de vingt ans que la communauté internationale discute et signe des traités où elle s’engage à réduire les émissions de gaz carbonique (CO2), à développer les énergies renouvelables, à protéger la biodiversité et les forêts… Lalala…

En 2007, le gouvernement équatorien, avec Rafael Correa son président, ont pris l’initiative et mis la communauté internationale devant ses responsabilités. Ils ont proposé l’initiative Yasuni ITT : laisser le pétrole dans le sous-sol, ne pas l’extraire, pour ne pas le consommer. On parle là du pétrole qui se trouve sous les 3 puits Ishpingo – Tiputini – Tambococha (ITT) dans le parc Yasuni. On parle d’environ 850 millions de barils de pétrole, qui représentent 20% des réserves connues du pays et qui, au prix de 70$ le baril, représentent un revenu potentiel de plus de 5 milliards de dollars.

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Renoncer à extraire ce pétrole, c’est protéger la biodiversité, c’est protéger l’Amazonie de déforestation, c’est protéger les populations indigènes autochtones, c’est ne pas émettre plus de 400 millions de tonnes de CO2 (soit l’émission de CO2 pendant un an d’un pays comme la France ou le Brésil). En contrepartie de ce renoncement, l’Équateur a demandé à la communauté internationale une compensation à hauteur de 50% de la valeur de ce pétrole, soit 3,6 milliards de dollars, étalés sur 13 ans, et administré par le PNUD, le Programme des Nations-Unies pour le Développement.

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Le PNUD a pris part à l’initiative, après 3 ans de négociation, pour assurer que l’argent reçu par le gouvernement équatorien ne soit pas détourné. L’argent était versé sur un compte séparé et son emploi était défini : 1. Financement de projets sociaux (écoles, hôpitaux, lutte contre la misère dans les communautés d’Amazonie) ; 2. Modernisation de la production d’électricité dans le pays, s’appuyant sur des transferts de technologies, afin de la faire reposer sur des énergies renouvelables (elle dépend aujourd’hui à 47% du pétrole).

sinCette initiative a été saluée par la communauté internationale comme révolutionnaire, unique, pionnière et j’en passe… C’était en effet la concrétisation à l’échelle internationale des traités internationaux signés depuis 1992 (enfin !) : la convention sur la diversité biologique, le protocole de Kyoto, et l’accord-cadre sur les changements climatiques. L’enthousiasme soulevé par l’initiative et relayé par beaucoup de personnalités comme Sting, Di Caprio, Woody Allen et d’autres, venait surtout du peuple équatorien, fatigué de plusieurs catastrophes pétrolières dont le pays et ses habitants souffrent toujours (je vous en parle dans le jungle toxic tour). D’autres pays producteurs de pétrole comme le Pérou, la Bolivie, le Salvador et bien sûr aussi le Nigéria, étaient prêts à suivre le mouvement.

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Cet enthousiasme n’a pas forcément été suivi d’effets concrets : après 4 années de négociations, début 2011, Correa a annoncé qu’il ne maintiendrait pas son engagement si la communauté internationale ne versait pas effectivement 100 millions avant la fin de l’année. Des promesses ont été faites (Chili, Italie, Espagne, Wallonie, …). La Norvège a refusé, l’Allemagne tergiversé, les US ont fait du chantage… L’initiative a été maintenue jusqu’en août 2013, moment où Correa y a mis fin compte tenu de l’absence de fonds effectivement versés qui n’ont, dans les faits, pas dépassé 12 millions.

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Rafael Correa apparaît aujourd’hui comme le grand bouc-émissaire de cette initiative. Il n’y était pas forcément favorable dès le départ mais il a pris le parti d’y souscrire pour répondre aux aspirations de la société civile, notamment les écologistes ainsi que les peuples natifs qui sont propriétaires des territoires où sont situés ces puits et dont les droits ont été reconnus par la nouvelle constitution de 2008. Homme sanguin et manifestement plutôt maladroit, il a commis beaucoup d’erreurs lors des négociations, et fâché des gouvernements dont celui de l’Allemagne. Les Équatoriens l’ont largement désavoué lors des élections municipales du week-end dernier. Pour finir, un article du Guardian vient de faire savoir que parallèlement aux négociations de l’initiative, il négociait un contrat d’un milliard de dollars avec Petrochina pour exploiter le pétrole de Yasuni… Certains disent que des engagements avaient déjà été pris avec les Chinois avant même qu’il ne soit en fonction. De deux choses, l’une : il faudrait être bien naïf pour un président d’un pays comme l’Équateur de ne pas mener de front les deux négociations sachant, tout de même, la difficulté de concrétiser l’initiative Yasuni ITT ; l’autre : il paraît bien difficile de soutenir le bras de fer entre ce pays, au revenu national d’un peu moins de 140 milliards de dollars, et Petrochina, dont le chiffre d’affaire est de plus de 250 milliards – avec la Chine derrière, sans le soutien de la communauté internationale, en particulier européenne.

Toutes les photos sont tirées de la page facebook Tiputini, le centre de recherche sur la biodiversité de l’Université San Francisco de Quito, en Équateur :

Méta description de la page facebook de Tiputini

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Il reste une toute petite chance que le pétrole de Yasuni ITT ne soit pas exploité : le société civile équatorienne doit réunir 600 000 signatures (sur 10 millions de votants) avant le 12 avril pour forcer un référendum populaire. La route au travers de l’Amazonie, elle, a déjà été ouverte. Vous pouvez lire une suite à l’initiative Yasuni ITT dans un post plus récent.

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