Je vous en parlais comme d’un précédent qui reste impuni, un acte de mépris total pour la nature et pour la vie humaine, entre autres vies. C’est aussi un exemple concret de l’impunité du monde industriel. C’est la pollution pétrolière de Lago Agrio (Lac amer), l’autre nom de la ville de Nueva Loja au nord-est de l’Équateur. C’est, au tout début de mon séjour, un couple de jeunes Allemands, 18 ans chacun, curieux, malins, partis pour un an avant d’entrer à l’Université ; c’est eux qui m’en avaient parlé : un Jungle Texaco Toxic Tour pour voir les dégâts dans la jungle et entendre les témoignages de gens qui ont été victimes de l’activité d’extraction pétrolière.

cuves de décantation pétrolière, Amazonie, Équateur

brûleurs de gaz pétroliers proches d'habitationsC’est une histoire qui m’a accompagnée tout au long de ce séjour. Elle résonne d’autant plus dans l’actualité compte tenu de ce qui se passe avec Yasuni. Juan m’a dit être très lié à la genèse de l’affaire. Il travaillait pour l’Oxfam, à New York, au début des années 90. Cette organisation a parmi ses objectifs de permettre aux plus pauvres de défendre leurs droits. Sa fonction consistait à amener un groupe d’une communauté amérindienne sortie de la jungle à s’exprimer sur les problèmes auxquels elle était confrontée. Un de ces groupes était des Indiens Cofanes de l’Amazonie équatorienne. Leurs problèmes étaient essentiellement liés à l’activité d’extraction pétrolière et aux bouleversements sur leur vie ainsi que sur leur cadre de vie qu’entraînait l’arrivée de firmes étatsuniennes sur leur territoire. C’était la première fois qu’ils étaient travailleurs contre salaires. Ils parlaient de conditions de travail dures, d’humiliation, de racisme ; évoquaient aussi des problèmes de santé – au début, disaient-ils, on leur avait dit que le pétrole était comme une médecine ; et du pétrole, il y en avait partout, beaucoup. Juan avait fini son travail, le groupe en a débattu pendant plusieurs jours. Le bureau situé à côté de leur salle de séminaire était celui d’un avocat, Cristobal Boniface, qui allait devenir leur avocat et dans la foulée, une plainte était déposée contre Chevron-Texaco à la cour de New York.

pollution pétrolière dans la forêt amzonienne d'Équateur

1993. Et ce n’est pas terminé. Et c’est digne d’un roman de John Le Carré.

L’histoire commence en fait en 1967, en février, un premier puits de pétrole fut perforé par la compagnie Texaco (TexPet à l’époque) : une gerbe de pétrole brut de plus de 700 mètres de haut a jailli – les témoins racontent que les officiels se baignèrent dans le pétrole, un peu comme Oncle picsou plongeait dans son or. Par la suite, la firme, leader d’un consortium incluant une entreprise nationale équatorienne, a exploité le pétrole jusqu’en 1992. Années 1970, années 1980 : on est en pleine guerre froide, l’Amérique Latine et du Sud est sous la coupe étasunienne, s’y succèdent des dictatures violentes et corrompues ; et l’Amazonie est considérée à l’époque vide d’habitants. On y envoie même des colons. C’est un exploit d’aller chercher le pétrole si loin, pour le bonheur des automobilistes et le développement de l’industrie.

 

groupe d'étudiants autour d'un cours d'eau polluée, Amazonie, ÉquateurJ’ai rejoint un autre groupe d’étudiants étasuniens en semestre d’étude en Équateur, menés par Christopher qui veut les sensibiliser à l’injustice sociale. Chris a émigré des US, intégré bien que toujours « Gringo ». Le guide s’appelle Donald. D’origine Cofane, il vit à Lago Agrio et travaille pour le Front de défense de l’Amazonie. Nous sommes à Puerto Francisco de Orellana, qu’on appelle surtout Coca, 50 km au sud de Lago Agrio. Dans cette ville se rejoignent trois « rivières », qui n’ont rien à envier à nos fleuves : Rio Coca, Rio Payamino et Rio Napo. Le Rio Napo est le plus grand affluent du fleuve Amazone et traverse, avant de le rejoindre au Pérou, toute l’Amazonie équatorienne ; à eux deux, ils alimentent en eau une très grande partie des Amazoniens.

Bruleurs de gaz pétroliers

Autour de Coca, les colons, Kishuas pour la plupart, sont en majorité sur les berges. Les Cofanes sont traditionnellement nomades entre l’Équateur et la Colombie. Les Waoranis sont ceux du pays. Il y a aussi les Secoyas, cette nation étant celle qui a le plus souffert de l’exploitation pétrolière (ils ne seraient aujourd’hui guère plus de 400). Et d’autres encore – la partie des plaignants rassemble 7 Nations.

puit de pétrole au milieu de la forêt, amazonie, ÉquateurLe site principal de la production pétrolière en Équateur est installé sur ce qu’étaient leurs territoires. Sur les abords du site, on s’enfonce dans la forêt pour arriver à un ruisseau environné d’une belle végétation : fougères, bananiers, arbrisseaux… tous foisonnent. Donald plonge une pelle dans la terre du ravin et en ressort une motte qui, au plus profond, est constituée d’un mélange noirâtre, gras et qui sent l’essence. Anachronique. L’eau du ruisseau se trouble, mêlée au pétrole.

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boue de pétroleLa Terre est maligne, les hydrocarbures se forment dans de la roche imperméable. Quand cette dernière est perforée, remontent à la surface du pétrole mais aussi du gaz et de l’eau. Les usines en surface servent à re-séparer les trois. Les eaux sont normalement décantées, et/ou réinjectées dans la roche imperméable. À Lago Agrio, non, ils les ont juste balancées dans la nature. De 1972 à 1995. Donald nous a aussi montré des piscines, peut-être de 20 mètres sur 10 et 4 de profondeur, creusées à même la terre et remplies d’une sorte de boue d’hydrocarbures. Personne ne sait exactement combien il y en a, sur le papier il ne devait pas en avoir plus de 160, il pourrait y en avoir 1000. Dès 1962, un technicien de Texaco aurait publié une étude expliquant la technologie pour limiter la pollution de ces piscines, mais ici aucune des piscines n’en a été pourvue.

Quant aux gaz, ce n’est pas rentable de les capter alors ils brulent et leurs émanations, notamment de mercure, polluent les cultures alentours. Enfin, dernière visite, dans un bosquet de nouveau luxuriant, en forant à 4/5 mètres de profondeur, on constate que du pétrole est mélangé à de la terre de remblais : des piscines ont simplement été rebouchées. Toute la terre est contaminée. La végétation semble s’en moquer et repousse en dépit des polluants. En revanche, les animaux sont morts par dizaines de milliers. Donald connaît plus de 300 personnes qui sont mortes de cancers, de tous âges. Donald a une trentaine d’années. Autant avec l’Erika on voyait les oiseaux aux plumages englués, autant là ce sont les enfants auxquels il fallait nettoyer les vêtements mazoutés, chaque jour. C’est rigolo le pétrole, c’est un peu comme de la pâte à modeler.

piscine plein de boue de pétrole en pleine forêtPollution pétrolière : piscine de boue de pétrole en plein forêt

pollution pétrolière de Chevron-Texaco: boue de pétrole mélangée à la terreLe profit réalisé par l’exploitation de Lago Agrio pendant ces années est évalué à 25 milliards de dollars (wiki). Chevron-Texaco prétend n’en avoir perçu que 5% et se prétend blanc comme neige, allant jusqu’à nier qu’il puisse y avoir un lien entre le pétrole et la hausse de 150% des cancers dans la région. La cours de New York s’est déclarée incompétente. Un autre procès a eu lieu en Équateur, aboutissant à la condamnation de Chevron-Texaco à 11 milliards de dollars pour pollution, déforestation et destruction culturelle. Chevron crie à qui veut l’entendre qu’elle est seulement victime dans cette affaire, et que les Indiens veulent lui soutirer de l’argent…

tuyayx de pétrole passant dans la forêtLe budget de la Chevron-Texaco est dix fois celui de l’État équatorien. La firme emploie une armée de 2000 avocats, elle est d’ailleurs poursuivie pour plusieurs cas de même nature qui ont eut lieu ailleurs dans le monde, de l’Amérique du Nord à l’Afrique. La corruption est omniprésente dans l’affaire, on y rencontre des trafiquants de drogue, des flagrants délits sont filmés, des personnages-clés exfiltrés.. Les avocats des plaignants ont eux-mêmes été accusés d’association de malfaiteurs et de corruption.

Chevron-Texaco a déboursé 40 millions de dollars pour remédier ‘à sa part’ des pollutions en 1995 (et reboucher les piscines ?). Elle a, à ce jour, dépensé plus d’un milliard dans les procès et autres procédures (officielles)…

Et bien figurez-vous que le Jungle Texaco Toxic Tour devient un happening : des stars y viennent ! Un film-documentaire a été tourné sur l’affaire : « Crude » qui fut présenté au festival de Sundance, assez équilibré, avec Sting en invité ultime. Des tribus indiennes d’Amazonie défient la 4ème compagnie pétrolière mondiale ? Laissez-moi un message si vous voulez leur rendre visite.

homme sans visage attend que ça change

 

Pour en savoir plus :

Méta description du trailer du film Crude

Le film

Méta description du site de Chevron Toxico

Une vidéo réalisée par les plaignants

Méta description du site de chevron Texaco

La version de Chevron Texaco