poupe du bateau avec lequel j'ai traversé l'atlantique en bateau stopLa traversée de l’Atlantique marque le véritable commencement de mon voyage. Tout ce qui s’est passé avant n’en a été que la préparation. En l’occurrence, trouver le « bon » bateau m’a occasionné pas mal de déconvenues, alors que finalement, tout s’est fait tout seul. J’étais sur Internet dans un bar du port de Las Palmas, doutant depuis un moment de la réussite du projet. Marc débarquait juste de Bordeaux, allait prendre une douche et s’est fait alpaguer par le barman à qui j’avais dit que je cherchais un bateau. Et voilà : c’est exactement la transat dont j’avais envie. Comme une retraite, le ciel, la mer et moi. Regarder l’océan.

 

vue du voilier avec lequel j'ai traversé l'atlantique de l'eau dans laquelle je me suis baignée au milieu de l'océan atlantiquePratiquement, il faut s’imaginer cette traversée comme une virée en 2CV. Le Vo Lu Mondu – qui veut dire, en corse, je vais de par le monde – est un 35 pieds large de 4 mètres et beaucoup de fardage, pas rapide mais stable. Le confort y est minime : pas de frigo, une sorte de douche dans un joli cabinet de toilette, un cockpit pas forcément très aménagé (pas d’ombre) mais sa cuisine est super et je m’y suis bien fait plaisir à préparer nos repas. Ma cabine avait le minimum : une très bonne couchette large, de quoi mettre mes affaires et deux hublots qui donnent de l’air. Le carré est charmant, très coloré, très cosi, avec plein de fenêtres en panoramique, une table à carte surélevée et confortable. Je n’ai passé qu’une journée dans le carré, notre premier jour de pluie. Marc en revanche est plutôt habitué à naviguer à l’intérieur, plongé dans ses livres ou à écouter ses podcasts. Lui dedans, moi dehors, nous avons fait notre transat « en solitaires », sans aucun problème de promiscuité. On se retrouvait pour les repas, le thé, les manoeuvres et les dauphins. Chacun a eu ses quelques prises de têtes, que l’autre a simplement laissé passé, tranquille.

Previous Image
Next Image


Les îles Canaries, au départ de la traversée…

29 jours de navigation pour faire quelque 3000 miles nautiques (un peu plus de 5500 km) entre Les Canaries et la Martinique : j’ai donc traversé l’océan atlantique à un peu moins de 8 kilomètres heure, avec des pointes à 8 nœuds (14,8 km/h !) sous 3 ris, voile et foc ! Quand je parle de 2CV, je suis même bien en dessous du compte et je peux vous dire que j’ai eu le temps de regarder… Mais même le bateau de course du Vendée Globe qui pousse à 30 nœuds atteint en fait guère plus que 50 km/h. La vitesse en voile est somme toute très relative ! L’idée est de bien profiter du temps qui passe et d’être bien installé. Car même pour les manœuvres, une fois qu’on est calé sur les alizés, y’a plus grand chose à faire : prendre un ou deux ris, les relâcher ; armer le foc ou le geenaker ; mettre le tangon ou pas ; on quitte rarement le vent arrière, quelques largues quand même. Et le moteur les jours de pétole.

La côté de l'île de la Gomera, Canaries

La transat, c’est avant tout une affaire de sensations. D’abord se sentir bien sur la mer, « s’amariner ». Nous avons eu la chance d’entrer dans la danse de l’océan très progressivement : peu de vent, voire pas du tout, au début, le grand vent nous a accueillis quand nous étions de nouveau capables de parler, de circuler et de manger tout à fait normalement. A notre second départ, de Mindelo, le vent s’est établi de façon très régulière, entre 20 et 25 nœuds, dès notre deuxième jour de navigation.

Sensations du corps ensuite qui est sollicité sans cesse pour rééquilibrer le mouvement de la mer, même durant le sommeil. Au niveau du dos, du cou, des muscles insoupçonnés travaillent sans relâche. J’ai eu ma journée « exercices », sur le pont avant assise en tailleur, le dos tenu bien droit à compenser tous les tangages : ça s’est soldé par des courbatures très douloureuses pendant bien deux jours ! Je vous le dis, autant se laisser aller sur ses oreillers et ses coussins… Je me suis quand même offert une belle séance de grand bain d’une bonne vingtaine de minutes à peu près exactement au milieu de l’Atlantique, à mi-course ! Une sensation d’eau pure…

vue-cote-canariesLa mer n’est jamais pareille. Le matin elle est plutôt désordonnée, et elle nous ballottait comme une coquille de noix. Certains jours elle était même très taquine, jusqu’à déboussoler le régulateur d’allure : avec des vagues de côté, elle nous poussait en embardée et une fois de travers, on se prenait une autre vague qui nous projetait jusqu’à l’autre bord, et tout ce qui traînait avec. Sportif ! Ces matins-là, le ciel était blanc et l’eau très sombre. Dans la journée, la mer est plus ordonnée avec une houle régulière qui nous fait comme un immense manège. Les vagues viennent à la poupe, parfois même elles s’y fracassent, mais rien à faire ! Le bateau monte sur la vague, la laisse passer et on descend dans le creux avec la vague suivante qui nous regarde d’en haut. Jusqu’à maintenant je n’ai vu que des creux de 3-4 mètres, c’est plus rigolo qu’impressionnant. Je suis curieuse de voir une vraie tempête avec des creux plus profonds que la hauteur du mat… Avec cette houle et le soleil clair, on aperçoit en haut des vagues un bleu cristallin très limpide. Parfois, la vague est projetée avec juste la force qu’il faut pour que l’eau s’élève et forme une paroi fine, où ce bleu cristallin, brillant, translucide, s’étire. Et si, en plus, l’écume forme une ligne de mousse blanche, juste sur la crête, au dessus, là c’est magnifique !

Le soleil se couche sur l'atlantique

Le soir, la mer a tendance à s’aplanir et le bateau file sans trop d’à-coups. Avec la nuit qui tombe, les étoiles qui pointent, la caresse fraiche du vent donne l’impression de voler. Le bateau, comme un château dans le ciel, tangue comme s’il rebondissait sur des coussins d’air. Emmitouflée dans mon duvet, mon ordi sur le ventre, j’écoute l’océan qui n’en finit pas de chanter, avec l’éolienne qui chuinte et l’eau qui tourbillonne dans le sillage. Que du bonheur !

La baie du Marin, aire d'ancrage des voiliersLa première moitié du voyage s’est passée vite et bien, le vent était régulier, les jours ont passé facilement. Mais ce n’était pas sans une angoisse quant à ma capacité à supporter le trajet jusqu’au bout, surtout s’il devait s’éterniser avec un vent à l’arrêt et des provisions allant s’amenuisant. Et finalement le vent est tombé. Et ça été un vrai plaisir de revoir la mer calme. Toujours l’histoire de la 2CV finalement, quand ça roule vite, c’est fatiguant. La mer était comme un désert bleu, vivant, remuant, fait de dunes rondes qui roulent tout en douceur. Le bateau en était le centre, surplombé d’un azur bleu ciel avec, tout autour, un horizon décoré de nuages blancs. Cela donnait encore plus, s’il était possible, une impression d’immensité. Même le bruit du moteur ne m’atteignait pas, rien n’altérait mon plaisir d’être là, sans aucune crainte quant à la fin du voyage. Puis le vent est revenu, avec la pluie – et une bonne douche tropicale en prime ! Puis il est retombé, puis revenu, et ainsi de suite, capricieux ou grand seigneur, je lui étais soumise de bon cœur.

Mouettes sur une plage avec vaguesDe toutes ces sensations, la tête n’est pas épargnée : l’esprit s’érode, il est remué, secoué même. Livré à lui-même, sans butées d’aucune sorte, il vagabonde. Tout y passe : souvenirs, rêveries et questions, parfois tout s’entrechoque comme l’océan démonté, parfois les vagues de houle poussent vers l’avant, dans le grand manège. Ça a été comme une énorme bouffée d’air qui m’a permis de reprendre mon souffle, d’oublier les circonstances du départ et de me sentir prête à reprendre pied dans l’inconnu. Un nouveau monde. Un nouveau chapitre.

 

Previous Image
Next Image