J’aime bien le théâtre. Et je suis très idéaliste… Alors forcément avec un tel procès, j’étais servie. Ça se passait à l’Université de la Communauté Andine Simon Bolivar à Quito (la communauté andine comprend les Boliviens, les Colombiens, les Équatoriens et les Péruviens).

Le procès a été organisé par les Yasunidos, une ONG qui tente de bloquer l’exploitation du pétrole dans le « bloc 31 », une partie du parc national Yasuni après l’abandon, par le président équatorien Correa, de l’initiative Yasuni ITT. Je vous en ai déjà parlé ici. Je vous disais alors qu’il fallait aux défenseurs de l’initiative réunir 600 000 signatures – ces jeunes Yasunidos en ont présentées plus de 750 000 à la commission électorale équatorienne. Constitutionnellement, l’État est tenu d’organiser un référendum sur le projet. C’est vous dire si ces jeunes sont concernés et motivés par leur avenir : leur objectif est d’entrer le plus tôt possible dans l’ère post-pétrole, avant l’enrichissement de leur classe d’âge, très nombreuse.

Ce que mange une famile chinoise par semaine

Chine : 155 USD/Semaine

 

Le Président du Tribunal est Mr Boaventura de Sousa Santos, Portugais, 73 ans, docteur en sociologie du droit à l’Université de Yale, habitué des éditions du forum social mondial de Porto Allègre.

Les autres juges sont :

  • Mme Maria Blanca Chancoso, femme menue d’une soixantaine d’années qui a été parmi les premiers à défendre les droits des Indiens. Sa famille migra vers la ville, où elle apprit l’espagnol. Bilingue, elle n’a eu de cesse de défendre les peuples indigènes, et en particulier les femmes. Fondatrice de la confédération des Quechuas dont elle fut présidente du conseil politique, elle fut également présidente de la confédération des Peuples Indigènes d’Équateur (CONAIE) ;
  • Mr Alberto Acosta, économiste et homme politique, démocrate, ancien ministre et président de l’assemblée constituante de 2007 ;
  • Mr Aruma Kawi, jeune professeur à l’Université Andine Simon Bolivar en Équateur ;
  • Mr Julio Cesar Trujillo, 83 ans, juriste, avocat et homme politique, démocrate-chrétien, opposant actif durant les années de dictature et défenseur des populations Indigènes. Ce dernier s’est excusé, considérant qu’il ne se sentait pas assez neutre pour être juge.
Ce que mange une famille koweitienne par semaine

Koweït : 221 USD/Semaine

Le procès s’ouvre par des chants et des poèmes parce qu’il est bon de chanter ensemble avant de prendre une décision. On y remercie notamment le soleil et la lumière et chacun s’engage à respecter l’autre dans le débat. Loin d’être aussi grave qu’un hymne national, c’est un peu la même idée. Un appel à se rassembler, pour s’allier.

Le tribunal proposait de faire le point sur les différents aspects du projet d’exploitation pétrolière dans le parc Yasuni. Le gouvernement a été invité à venir exposer son point de vue, mais il n’a pas répondu à cet appel.

Ce que mange une famille allemande par semaine

Allemagne : 500 USD/Semaine

Défilent à la barre plusieurs spécialistes : biologiste, médecin-chercheur, écologiste et ancien ministre du gouvernement, spécialiste des peuples indigènes anciennement conseiller au gouvernement, géographe, ONG… On y a parlé du sol, du sous-sol, de l’eau, de la qualité du pétrole, des technologies d’extraction, des compétences des entreprises chinoises mandatées en matière d’environnement, de biodiversité, de peuples en isolement volontaire non contactés, de nature.

  • La constitution équatorienne adoptée en 2008 a introduit dans sa rédaction l’esprit du bien vivre, issu de la culture andine. Notamment les droits de Mère Nature sont reconnus et le peuple doit être consulté quand elle est menacée, ce qui n’a pas été fait. L’abandon de l’initiative et l’autorisation donnée à l’exploitation sont de ce fait anticonstitutionnelles.
  • La région de Yasuni est marécageuse, l’eau circule, les quantités d’eaux contaminées seront énormes et des nappes d’eaux souterraines sont également menacées.
  • C’est l’endroit de la Terre où la biodiversité est la plus importante.
  • Alors que les peuples non contactés sont protégés par la loi, ils sont menacés par le projet – la carte officielle de localisation de ces derniers hommes libres a été modifiée, ils se seraient déplacés et ne seraient plus dans la zone d’extraction – (mais c’est leur truc de se déplacer, dans leur territoire).
  • Un médecin a décrit les maladies dont sont victimes les communautés vivant à proximité des sites d’industries extractives : cancers, maladies pulmonaires, maladies dermatologiques.
Ce que mange une famille bhoutanaise

Bhoutan : 5 USD/Semaine

  • Il semble que la qualité du pétrole ne soit pas bonne, ce qui signifie qu’il faudra être très conservateur sur les coûts pour que l’exploitation soit rentable. L’objectif des entreprises est de faire du profit, à savoir de minimiser ces coûts. Loin dans la jungle, sans aucun contrôle public pour contraindre les entreprises à respecter les normes de sécurité et d’environnement, les risques sont grands d’accidents et de négligences. L’aléa moral est trop important d’autant qu’il y a un précédent qui reste impuni en raison de l’impossibilité de la justice équatorienne de contraindre l’entreprise étasunienne Chevron-Texaco à répondre de ses actes après son jugement et sa condamnation (j’en parle dans mon jungle toxic tour).

Les débats sont parfois très techniques, parfois très contextualisés. La violence de certaines pratiques des entreprises pour corrompre et déstabiliser les communautés semble avoir marqué les mémoires. Plusieurs ONG écologistes et indigènes, ont été poursuivies voire criminalisées par les autorités, j’ai entendu plusieurs cas d’emprisonnements sans jugement. Les jeunes Yasunidos ont fait l’objet de répression : ils ne cessent de clamer qu’ils ne demandent qu’un débat public et un référendum, ce qui légalement est ce qui est prévu. Nous a été montré un vrai-faux formulaire de la pétition qui, jouant sur une présentation ambigüe, amenait les gens à signer contre l’initiative, pour le pétrole.

Ce que mange une famille de Caroline du Nord par semaine

Caroline du Nord : 340 USD/Semaine

Ce que mange une famille tchadienne par semaine

Tchad : 1,62 USD/Semaine

Mencay, Alicia et Manuela, trois femmes Huaorani étaient là. Discrètes, et en même temps sous tous les regards. Elles sortent de la jungle. Elles étaient habillées… comme nous. Elles étaient maquillées : autour de leurs yeux, était délicatement dessiné comme la forme d’un masque de carnaval, travail fin, gracieux, d’un rouge discret. Ça donne beaucoup de profondeur à leur regard. Une couronne et une plume dressée, longue et filante, sur les longs cheveux noirs de l’une d’elles, ou de deux ( ?).

Les 7 nationalités qu’elles représentent et qui vont être affectées par le projet d’exploitation pétrolière n’ont pas été consultées. L’argument poids – le seul – du gouvernement pour justifier de l’exploitation pétrolière est de « lutter contre la pauvreté des peuples indigènes ». Si l’exploitation pétrolière depuis plus de 40 ans, ou quelque autre industrie extractive, avait jamais permis d’enrichir les peuples autochtones, ça se serait vu ! En plus, les femmes Huaorani nous expliquent qu’elles ne sont pas pauvres, qu’elles sont bien où elles sont et que la seule chose que les Indiens demandent c’est qu’on leur foute la paix.

Le dernier rapport du GIEC préconise des mesures urgentes pour gérer, sinon éviter, le dérèglement climatique; la première étant d’arrêter l’utilisation des énergies fossiles. Les scientifiques de la communauté internationale mandatés par les Nations Unies considèrent qu’« on ne peut pas se permettre de perdre une autre décennie ».

Le livre Hungry Planet, P. Lenzel & F. d'Aluisio

Photographies de ce que mangent les familles du monde par semaine, en dollars US